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« Les poètes disent que nous sommes confrontés à une surface du réel (les mécanismes ordinaires, le pragmatique, le quotidien, la nécessité de la conservation de l’existence). On se laisse absorber par cette surface du réel qui n’est que la pointe émergée de l’iceberg. Les poètes sont les vrais réalistes. On en fait toujours des rêveurs, des gens qui sont ailleurs, vous savez : « Ah, heureusement qu’on a des poètes pour nous faire rêver, etc. » Mais merde ! Non ! C’est tout le contraire ; les poètes sont entichés du réel, ils n’ont d’occupation que de répéter sans cesse que le réel n’est pas ce qu’on nous dit, ce qu’on croit ! Ils nous rappellent toujours que, par exemple, le moindre petit fait de l’existence, vu ou éprouvé, supposerait une Iliade ou une Odyssée à lui tout seul – c’est-à-dire un développement pour en saisir la résonance réelle en nous, comprendre comment en saisir les tenants et aboutissants, car entendre l’effet en nous du réel demanderait une quête et une exploration illimitées ! Le réel est illimité, voilà ce que disent les poètes ! Que rien, ni un caillou, ni un visage, ni un geste, n’est monosémique, alors que tout dans la société veut nous faire croire que ça l’est : un geste = un sens ; un regard, un visage = un sens. C’est la carte d’identité, c’est le jugement au faciès. Ou encore, un voile = un sens ; vous voyez ce que je veux dire... On est dans une sorte de monde totalitaire, au sens où il veut faire un tout de chaque chose, un tout clos. La poésie a toujours été une objection libertaire à l’organisation du monde et à la pensée du monde telle qu’elle est constituée dans l’imaginaire collectif par le pouvoir et les idéologies dominantes. N’oublions pas que l’imaginaire collectif est gouverné par les croyances, par les philosophies, par les dogmes. Ce n’est pas par hasard qu’on a mis les poètes en exil, rappelez-vous de l’époque grecque ou latine – ils gênent toujours, parce qu’ils récusent ces compréhensions limitées et closes du monde : ils disent toujours que, non, les choses ne sont pas « arrêtées » (et je dis « arrêtées » à dessein). Nous vivons dans un monde qui tend à immobiliser : jamais on n’a eu autant de forces d’immobilisation. C’est un processus délétère, gravement néfaste. »



– Jean-Pierre Siméon, dans la revue Ballast (extrait),
entretien avec Adeline Baldacchino, le 17 octobre 2015
à l’occasion de la sortie de son ouvrage « La poésie sauvera le monde » 
aux éditions Le Passeur –

(sculpture en fil de fer de mon copain François Deforges, 2018)