léonard

Il parait que l'intelligence artificielle est dans l'impasse : absence d’autonomie, hyperspécialisation réductrice, incapacité à manipuler du sens, inaptitude à créer de l'abstraction ou à proposer une représentation subjective du monde... Impasse totale donc, nous dit, dépité au détour d'un article de presse, un chercheur directeur de projet informatique.

Triste nouvelle pour les esprits cartésiens. Mais comment peut-il en être autrement ? Puisque l'intelligence, elle même, est dans l'impasse depuis un bon moment déjà. Aucune théorie de l'intelligence n'a été, à ce jour, mise en lumière. Les psychologues les plus éclairés admettent – par prudence frileuse – qu'il y a « plusieurs » formes d'intelligence. Même si depuis trop longtemps, la seule forme d'intelligence insidieusement et officieusement jugée supérieure est celle que l'on nomme « mathématique » ou « scientifique » : concentration, logique, rapidité de calcul et compétitivité. Il n'y a qu'à regarder comment les décennies passées ont mis sur un piédestal ces filières scolaires et universitaires peuplées de singes savants.

En revanche, dans l'indifférence la plus totale, l'intelligence dite littéraire ou artistique, nourrie d'abstraction, de subjectivité, capable de sortir le vocabulaire de son rôle bêtement utilitaire pour transcender les mots en images mentales (et inversement) n'a jamais été réellement considérée comme une forme d'intelligence ; au pire, un grain de folie gentiment atypique et distrayant... ou un don (quel mot vulgaire et méprisant). En clair, être capable de percevoir le grand tout de l'univers dans la représentation d'une chaise vide (et inversement), n'a que très peut d'intérêt pour la masse normalisée de l'humanité (on s'en serait douté...).

Nous y voilà. L'intelligence artificielle est donc dans l'impasse (quel scoop...). Après plusieurs décennies de recherches purement technologiques, partant du postulat que l'intelligence avec un grand « I » n’est rien d'autre que celle capable de calculer aussi rapidement qu'un microprocesseur quantique au galop, quelques chercheurs – ayant l'intelligence de l’humilité – avouent leur échec : l'intelligence artificielle ne sera jamais capable d'ouvrir les Portes de la Perception (quel scoop...). Ceux qui ont lu William Blake et Aldous Huxley savent depuis toujours que seuls les actes de création artistique, dans un dérèglement absolu de tous les sens (ou éventuellement la drogue ou la méditation), sont capables de transcender le biologique – socialement et bassement utilitaire – en une connaissance universelle de la signification du tout existant. L'artiste est équipé congénitalement pour être un voyant extra-sensoriel, c'est ainsi. Mais l'époque préfère encenser d'autres différences : l'autisme ou la dyslexie par exemple, dans une liturgie victimaire très à la mode. C'est plus pratique. On réservera à l'artiste le « privilège » de la vindicte populaire moralisatrice et le pilori... (mais c'est un autre sujet).

On y croyait pourtant. Avant internet, on pensait que toute cette stupidité collective était due à un manque d'accès à l'information. Et depuis l'avènement des réseaux sociaux, on pensait qu'une armée d'imbéciles connectés et ultra documentés allait pouvoir devenir – à l'image des innombrables connections neuronales d'un cerveau globalisé – une foule intelligente permettant d'accueillir une forme d'intelligence artificielle supérieure. Mais en fait, non (on s'en serait douté...). La seule ingénierie de cyber-psychisme réellement au point est finalement la crétinerie artificielle et universelle. Et c'est certainement pour cela que la recherche sur l'intelligence – naturelle ou artificielle (peu importe) – ne fera que se cogner dans les angles des impasses d'un gigantesque labyrinthe infini, jusqu'à l'extinction de l'humanité, bien avant la fonte totale des glaces et des pingouins manchots bipolaires (c'est à dire très bientôt). 

 

— Dans mes carnets / fragments de notes en vrac — 
(Dessin de Léonard De Vinci)