mercredi 16 mai 2018

Ridicule (fragments de)

Salon_Versaille

Ce petit microcosme littéraire des échoués du virtuel,
qui fait « littérature »
sur les réseaux sociaux, pétri de bonne conscience
et d’utopie un peu mièvre,
va bien finir par me rendre cynique, moi aussi.
Exister sur facebook à coup de bons mots… 
en comptabilisant les commentaires ;
il y a là, ce je-ne-sais-quoi 
de la délicate vulgarité un peu ridicule
qui suintait jadis 
le long des parois empourprées des salons versaillais.

Sous l’œil bienveillant du bon Roi Soleil,
on ne pouvait que donner le meilleur du pire de soi-même :
le prêchi-prêcha mondain.


– Dans mes carnets, écrire des fragments de nausée et puis finir mon livre en cours –
(Peinture d’Anicet Charles Gabriel Lemonnier / 1812)

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mardi 15 mai 2018

Rituel (fragments de)

rituel

Cérémonie
Sacrée

Ancestrale
Solitaire
Et reliée

Fleur
De rosée
Nacrée
Lunaire
Et mouillée

Écume
De cosmos
Déferlante
Magnétique
Et envoutée

Cavité
De miel
Déesse
Écartelée
Et irradiée

Secrette
Humidité
Pénétrée
De ciel
Et apaisée


– Dans mes carnets, mots en vrac, écrire des fragments au féminin –
(Photographie © Tina Modotti / 1896 - 1942)

Posté par thierrymurat à 10:13 - Permalien [#]
dimanche 13 mai 2018

L'art de répondre à ceux qui jugent les œuvres de l'esprit (communément appelés critiques d'art)

magritte

– Lettre de René Magritte à Richard Dupierreux, critique d'art 
au journal Le Soir / Bruxelles, 1936 –

(Bien cordialement)

Posté par thierrymurat à 14:32 - Permalien [#]
vendredi 11 mai 2018

Serment (fragments de)

vieille trame

Si demain
À l'aube
Je meurs au combat
Et que ton toi
Venait à s'écrouler 

Sache que mon moi
Te protégera 
Sous la mitraille
De ce mal
Qui décime les hirondelles
Et épargne les chiens

 

 

– Dans mes carnets, mots en vrac, écrire des fragments  –
(rien à voir avec mon nouveau livre en cours)

Posté par thierrymurat à 11:23 - Permalien [#]
jeudi 10 mai 2018

Cymbal Rush

– « Cymbal Rush » - un morceau de Thom Yorke, sur son album solo « The Eraser ».
Ici, dans une version live du Henry Rollins Show en 2006,
avec Jonny Greenwood aux ondes martenot et Nigel Godrich au séquenceur –

Posté par thierrymurat à 08:50 - Permalien [#]
mercredi 9 mai 2018

Chacun sa Chimère

chimère

Sous un grand ciel gris, dans une grande plaine poudreuse, sans chemins, sans gazon, sans un chardon, sans une ortie, je rencontrai plusieurs hommes qui marchaient courbés.

Chacun d’eux portait sur son dos une énorme Chimère, aussi lourde qu’un sac de farine ou de charbon, ou le fourniment d’un fantassin romain.
Mais la monstrueuse bête n’était pas un poids inerte ; au contraire, elle enveloppait et opprimait l’homme de ses muscles élastiques et puissants ; elle s’agrafait avec ses deux vastes griffes à la poitrine de sa monture ; et sa tête fabuleuse surmontait le front de l’homme, comme un de ces casques horribles par lesquels les anciens guerriers espéraient ajouter à la terreur de l’ennemi.

Je questionnai l’un de ces hommes, et je lui demandai où ils allaient ainsi. Il me répondit qu’il n’en savait rien, ni lui, ni les autres ; mais qu’évidemment ils allaient quelque part, puisqu’ils étaient poussés par un invincible besoin de marcher.
Chose curieuse à noter : aucun de ces voyageurs n’avait l’air irrité contre la bête féroce suspendue à son cou et collée à son dos ; on eût dit qu’il la considérait comme faisant partie de lui-même. Tous ces visages fatigués et sérieux ne témoignaient d’aucun désespoir ; sous la coupole spleenétique du ciel, les pieds plongés dans la poussière d’un sol aussi désolé que ce ciel, ils cheminaient avec la physionomie résignée de ceux qui sont condamnés à espérer toujours.

Et le cortége passa à côté de moi et s’enfonça dans l’atmosphère de l’horizon, à l’endroit où la surface arrondie de la planète se dérobe à la curiosité du regard humain.
Et pendant quelques instants je m’obstinai à vouloir comprendre ce mystère ; mais bientôt l’irrésistible Indifférence s’abattit sur moi, et j’en fus plus lourdement accablé qu’ils ne l’étaient eux-mêmes par leurs écrasantes Chimères.


– « Chacun sa Chimère » de Charles Baudelaire, fait partie du recueil « Sleen à Paris »,
publié en 1869, deux ans après la mort du prince des poëtes –

(Dessin © Elsa Cha, pour la version illustrée de ce sublime texte intemporel,
publié par Passage Piétons Éditions en 2007)

Posté par thierrymurat à 11:52 - Permalien [#]
mardi 8 mai 2018

Ratage (fragments de)

ratures

William Faulkner disait qu'un romancier est un poète raté.

Effectivement...
Le poète continue de fouiller dans les entrailles du langage, coûte que coûte,
afin de trouver Le mot miraculeux – puissant comme une incantation –
qui nous fera prendre conscience, en une dizaine de lignes,
de l'immensité cosmique
qui sépare le fade du sublime.

Le romancier, lui, abdique...
Et il écrit des centaines de pages d'ennui. De trop longs récits d'aventures,
historiques, politiques,
ou autobiographiques, ou à l'eau de rose.
Ou bien des enquêtes policières
qui n'en finissent pas de finir...
Un peu comme l'on passe à côté de ses rêves en exerçant toute sa vie
un « vrai » métier très-très sérieux, en apnée, tout cramoisi,
en oubliant de respirer le monde.

Et Virginia Woolf de conclure, dans son journal, en terminant
son best-seller « The Years » :
« C'est un livre à la fois mort et décevant. Jamais plus je n'écrirai
un livre aussi long. »

 


– Dans mes carnets, écrire des fragments de méchanceté assumée
et puis composer un codicille en forme de cantate –
(rien à voir avec mon nouveau livre en cours, quoi que...)

Image : manuscrit de Gustave Flaubert

Posté par thierrymurat à 14:52 - Permalien [#]
samedi 5 mai 2018

Accommodement tolérable

Virginia

« Je crois que l'essentiel lorsqu'on commence un roman
est d'avoir la conviction, non pas que l'on est capable de l'écrire,

mais qu'il est là, qu'il existe réellement de l'autre côté d'un gouffre
que les mots sont impuissants à franchir ;
qu'on ne pourra en venir à bout
qu'au prix d'une angoisse à perdre haleine.

À présent, tu vois, quand je m'installe pour écrire un article,
au bout d'une heure ou à peu près, le sujet aura été pris dans le filet des mots.

Mais un roman, c'est autre chose, crois-moi.
Pour être bon, un roman doit apparaître, avant qu'on ne l'écrive.

Comme quelque chose, précisément, d'impossible à écrire ; quelque chose
que l'on peut seulement voir, clairement.

De sorte que pendant neuf mois, on vit dans le désespoir,
et c'est seulement lorsqu'on a oublié ce qu'on voulait dire,
que le livre semble tolérable.

Je t'assure, tous mes romans étaient de première qualité avant d'être écrits. »


– Virginia Woolf / Correspondances / Lettre à Vita Sackville-West - 8 septembre 1928 –
(Gravure sur bois de Loren Kantor © 2014, Los Angeles)

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vendredi 4 mai 2018

Perpétuité (fragments de)

perpetuite

Après avoir vécu mon trépas, tel un accouchement 
dans les ténèbres de la folie, je me suis réveillé à la vie
avec un goût de cadavre dans la bouche. 
Tous mes sens étaient décuplés. À l'exception de la vue. 
J'avais perdu les couleurs. 
Je voyais le monde en sépia, brumeux et élégant 
comme le parfum d'un parti-pris esthétique à la mode.

Mais le parfum qui allait désormais envelopper ma nouvelle existence
était surtout cette odeur entêtante de fleurs mortes.
Cette odeur fanée de lilas et de jasmin mélangés,
âcre et épicée comme le sexe cru des filles de joie du Hooper's Hotel.

L'aube était là ; décor de théâtre derrière les fenêtres.
Et moi, dans un trouble post-natal agonisant,
projeté dans une tragédie antique aux multiples possibles.
Je sentais mon âme se liquéfier et mon corps se pétrifier.
Il fallait faire vite...
L'éternité n'est finalement qu'un cheval blême qui s'enfuit au galop.

Afin d'enlever de ma bouche ce goût de terre et de poussière,
il me fallait une gorgée de sang.
Frais comme la rosée d'un tout premier matin du monde.
Et chaud comme le tout premier désir de vie,
la tête enfouie entre les cuisses d'une déesse morte.

Par miracle, elle était là. Lascive sur le rouge du sofa.
Elle s'est avancée vers moi et m'a souri. 
Sa peau de faïence était moite.
Son cou – blanc comme des perles d'akoya,
surplombant son décolleté indécent et sublime –
m'invitait enfin à mordre dans la chair humide de ma destinée
d'inéluctable prédateur.

 


– Dans mes carnets, mots en vrac, écrire des fragments d'interdits mythiques 
pour affuter mes crocs littéraires –

Posté par thierrymurat à 12:34 - Permalien [#]
jeudi 3 mai 2018

Ciel (fragments de)

ciel

Ce matin
L'air me semble navigable

Les nuages de soufre et de miel
Plantés sur l'horizon
À la verticale
Me lancent des signaux
Tantriques ;
Des baisers de lumière
En avalanche

Le ciel monolithique
Est un prélude de Bach
Remixé par Aphex Twin
Il rayonne
D'arpèges gazeux
En do majeur figuratif

Ce n'est pas la perfection
Mais...
C'en est une esquisse
Assez prometteuse

Bonjour !


– Dans mes carnets, écrire des fragments dégagés et puis manger un coquelicot –
(rien à voir avec mon livre en cours)

Peinture : Eugène Delacroix

Posté par thierrymurat à 11:17 - Permalien [#]