We_hope_you_are_ok_




— Radiohead / Fitter Happier / sur l'album « OK Computer », 1997 —

Le temps
de l'attente
est dans la terre.
Le vers du poète
est dans le fruit.
Pourriture
céleste,
donne-nous
l'azur !
Les nues.
— Dans mes carnets, fragments —

— SUMMER BLONDE / Adrian Tomine © Drawn & Quarterly publishing, 2002 —

« La poésie se distingue de la littérature comme le désir d'être se distingue de la gestion de l'avoir. Elle ne cherche pas des significations mais le sens, le sens qu'il y a à vivre. »
— Yves Bonnefoy —
(Photographie : Portrait de Charles Baudelaire par Félix Nadar,
vers 1855 / Négatif sur plaque de verre)

— BLUE / Kiriko Nananan © Magazine House, Tōkyō, 1996 —

Au loin
le ciel cogne
sur un tambour de guerre
éventré
Pendant
que chacun règle
ses comptes d'apothicaires
étriqués
Là-bas
le vent mauvais
des gourous
trafique la rumeur
On aurait dû
si seulement si
on n'avait qu'à
si j'aurais su
— Dans mes carnets, fragments —

Chacun a sa tragédie privée.
Le rentier de gauche
comme le vagabond des étoiles.
Le moine comme la putain.
Chacun se considérant
comme une nécessité première.
Chacun se croyant unique
dans son misérable égoïsme.
Vouloir faire commerce universel
de sa propre tragédie,
c'est l'imposture des impuissants.
La posture des lâches.
Le philosophe ne sait
que théoriser
le drame de l'existence.
Le journaliste d'investigation
et le médiocre romancier
ne font que transformer
les blessures intimes
en pièces à conviction.
Pour guérir du chaos du monde,
adressez-vous au poète.
À personne d'autre.
— Dans mes carnets, fragments —

Eostre tarde à se lever.
L'indolente équinoxe
traîne encore au lit
des ruisseaux
et dans les draps blancs
du vieil hiver.
Aux creux de l'aube,
le flou du dernier sommeil
de la dernière Lune
rêve encore un peu
d'un inéluctable réveil
des consciences.
Puis Eostre se lève enfin.
Lascive.
Offrant
sa croupe
aux semences
de feu.
— Dans mes carnets, fragments printaniers —
(Photographie : Arthur F. Kales, 1920)

À part le mauvais vin,
je crois qu'il n'y a rien de pire
que la mauvaise littérature
si ce n'est, peut-être,
la mauvaise poésie.
Celle qui cui-cuite
en gazouillant
des métaphores poussives
de chants de piafs
aussi cruches
que les roucoulades
d'un gros merle empoté
se prenant pour Jacques Pivert,
faisant fièrement d'une fiente sur le sol
un haïku low cost sur facebook
et espérant ainsi épater la volaille
du poulailler en temps de crise.
Cot-cot-codex.
— Dans mes carnets, fragments —
(Dans mon grenier, mièvrerie encadrée et oubliée)

Les jours succèdent aux jours.
De la lumière à l'obscurité,
l'éternité se réduit toujours
à une affaire de minutes.
Il y avait tant à faire ici
depuis si longtemps déjà.
Mais le temps se rétrécit.
Alors les mots se détachent du carnet
et redeviennent nuages, étoiles,
cailloux, lacs gelés,
ou fleurs de charogne.
— Dans mes carnets, fragments —

— AKIRA / Épisode 21 « Fureur et tourment » / Katsuhiro Otomo © 1991 —

Ce matin,
les rats des villes ont quitté le navire.
Ils font semblant de relire la peste de Camus
dans leur maison de campagne
en buvant du thé vert sur facebook.
Pas trop de bisous, madame la marquise.
Pas trop de bisous...
Gardez-en pour vous.
(...)
Et ici, on vit.
Depuis des siècles.
On regarde au loin
la fatigue des jours meilleurs
qui avancent.
Rentrer du bois.
Réparer les gouttières.
Plumer quelques grives.
Amener la petite au docteur ;
ce n'est qu'un mauvais rhume,
garde bien le lit au chaud
sous l'édredon.
— Dans mes carnets, fragments —

« That's when you know
Who your real friends are
(That's when you don't)
Who your real friends are
This is when you know
This is when you know
Who your real friends are
(That's when you don't)
(That's when you don't)
(That's when you don't)
This is
This is when you know
Who your real
Who your real friends are
Who your real friends are
That's when you know »
— Thom Yorke / Runwayaway / Sur l'album « Anima », 2019 —
(Photo : dans mon atelier, fragments de vanité)

La terre d'ici,
montre un chemin de sable
qui épouse l'écorce.
Le vent se fait discret d'apaiser
les frayeurs des villes
en millions d'exemplaires.
Au loin, les cris des hommes
dispersent mes silences.
Le cœur sur l'ouvrage
préserve le temps précieux,
d'être au monde
page après page, le ciel avance
en solitude.
Et la forêt se tait.
— Dans mes carnets, fragments —

Comme le soulignait très récemment un collectif d’avocates pénalistes, dans une tribune au journal Le Monde : « Il convient urgemment de rappeler que dans un État de droit, la présomption de culpabilité n’existe pas. »
Il est bon d'entendre à nouveau s'élever les voix de la sagesse et de la loyauté, en ce siècle enténébré, surexcité par le retour ultraconnecté de la loi du talion et de la pénalité automatique moyenâgeuse. Il était grand temps... Merci à elles.
Car, seule la présomption d'innocence donne à la justice le pouvoir de nous protéger contre l'hystérie vengeresse de la vindicte populiste. Car, seule la prescription empêche l’homme mortel de conserver une haine immortelle. Car, rendre la justice à titre privé, en dehors d'un tribunal, est un délit. Point à la ligne.
Ceci étant dit, il est donc également grand temps de ressortir cette vieille affiche – désormais mainstream et politiquement correcte – publiée en novembre dernier, ici même sur ce blog, avec un peu d’avance à l’allumage sur les événements (c’est l’habitude de la maison...). Elle est éditée et toujours disponible, sous le label Illegal Prints.
— Sur ma boutique en ligne : ILLEGAL PRINTS /
« Justitia 2.0 » / Affiche 30 x 40 cm / 16 € —
( En vente ici : https://thierrymurat.bigcartel.com )
BOUTIQUE FERMÉE (all sold out) LE 26 / 04 / 2020

« Vous êtes tous fous. À mener des guerres incessantes et sanglantes contre tous ceux qui ne partagent pas votre peur de la vie. À trouver des obscénités secrètes dans chaque mot honnête, tandis que vous essayez de noyer vos propres pensées obscènes sous vos prières assourdissantes. »
— Texte & peinture numérique © Dave McKean, 1998 /
Extrait de « Cages », page 377 —

Heureusement, il y a encore des œuvres qui nous enculent par les yeux et nous arrachent l'âme. C'est ce qui fait que l'art est toujours bien vivant, même tyrannisé sous le linceul des pisse-froids jansénistes de la moraline cyberconnectée.
L'artiste, dont la seule posture est de se positionner dans le camp du bien, s'englue indéfectiblement dans la branlette de son discours de pseudo subjectivité, pour mieux cacher sa médiocrité objective.
Tu veux que je te sépare l'œuvre de l'artiste ? C'est pour offrir ? Tu veux la sauce à part ? C'est sur place ou à emporter ?
— Dans mes carnet, fragments de notes en ultra vrac —
(Photographie © Nobuyoshi Araki)

J'avais huit ou neuf ans. Et je prenais mon vélo en direction du centre commercial, à deux pas du domicile familial. Comme dans toutes les petites villes de province, il y avait là, une maison de la presse ; vitrine de la culture populaire. Je partais donc, vaillamment, pour acquérir le Pif Gadget hebdomadaire.
Je passais un temps fou à parcourir du bout des doigts les feuilles de chou que finalement je n'achèterai pas ; Podium, Ok, StarClub... Je lisais en diagonale les interviews des vedettes de papier glacé, à même le présentoir ; Balavoine qui rétorque brillamment à la question débile du journaliste : Quel est votre animal préféré ? Moi, répond-il... (Putain, mais trop bien ! Un jour je répondrai ça, moi aussi, en interview quand je serai grand...).
Le Pif Gadget était déjà coincé sous mon bras, mais je traînais encore, de rayon en rayon, histoire de prolonger le temps de l'attente. Et puis... Reprendre le vélo, monter dans ma chambre, ouvrir le Pif, poser le gadget sur la table de nuit pour plus tard et lire urgemment le nouvel épisode de Rahan, le fils des âges farouches. Je savais que je ferai ce métier plus tard ; raconter des histoires avec des dessins imprimés en offset sur du papier couché. Cela prendrait le temps qu'il faudra. Mais je savais. Le coutelas d'ivoire m'avait sûrement montré le tout début d'un bout du long chemin.
Ce soir, j'apprends que le papa dessinateur du fils de Craô, André Chéret, est parti rejoindre le Territoire des Ombres et ça me chagrine. Évidemment... C'est con, mais c'est toujours comme ça, un souvenir primitif qui s'en va ; ça fait comme un volcan qui sommeille dans la poitrine.
— Dans mes carnet, fragments de souvenirs en vrac —
(Rahan, épisode 8 / Le Clan du Lac Maudit / détail de la page 1 /
Roger Lecureux - André Chéret, 1974)

Au final, la paranoïa collective des peuples des pays libres cherche toujours en vain la cause chimérique de ses intimes petits malheurs en traquant obsessionnellement les moindres symptômes embryonnaires d'un totalitarisme fantasmé qui pourraient éclore au sein d'un État démocratique.
Cette absurde vigilance permanente et monomaniaque conduit inévitablement à une sorte d'égarement qui rend aveugle et sourd à la dictature de la foule – bien réelle, elle – qui, dans sa passion prosélyte de l'interdiction, dans son puissant désir d'uniformisation de la pensée et dans sa fascination pour la dénonciation, la délation et le lynchage médiatique, avance masquée et en silence anonyme, préparant ainsi le terrain pour le prochain État totalitaire.
— Dans mes carnets, fragments de notes en vrac —
(Image : vidéogramme, d'après Andrzej Wajda)

« Sous le sapin, j'interroge le disciple.
– Le maître est parti chercher des simples.
Par là, au fond de cette montagne,
nuages épais : on ne sait plus où... »
— Poème de Jia Dao / Chine, dynastie Tang, IXe siècle —
(Dans mon atelier, monotype sur papier Velin d'Arches)