Trois paysages

— Dans mes carnets / Fragments gribouillés —

« Dans l'ombre et l'heure d'aujourd'hui se tient cachée,
ne disant mot, cette ombre d'hier. Tel est le monde.
Nous ne le voyons pas très longtemps ; juste assez
pour en garder ce qui scintille et va s'éteindre
pour appeler encore et encore, et trembler
de ne plus voir. Ainsi s'applique l'appauvri,
comme un homme à genoux qu'on verrait s'efforcer
contre le vent de rassembler son maigre feu... »
— Philippe Jaccottet / « L'ignorant », 1958 (extrait) —
(Dans mon atelier / Bois morts (détail) / Monotype sur Velin d'Arches,
50 x 65 cm / Thierry Murat © 2019)

— Dans mes carnets / Allégorie uchronique d'un populisme
connecté et ordinaire —

C'est l'hiver demain.
Et le souffle blanc du chant
des oiseaux se fige à l'horizontale
comme les épées de glace
qui pendent aux toitures verticales
d'un paysage en équilibre.
Si l'on est attentif à la beauté
des interstices aux aspérités universelles,
alors on peut voir parfois
et même toucher la transparence
du silence blanchâtre des cantiques, barcarolles,
berceuses, arias, ou cantates volatiles,
se dessiner dans le froid des brumes
qui se lèvent sur les entremondes,
pour éclore au cœur des âmes vagabondes.
C'est l'hiver demain.
— Dans mes carnets / Écrire des fragments —
(Dans mon atelier, acrylique blanche sur tôle rouillée)

De la confrontation avec le monde, nous ne faisons que du journalisme. Et ce n'est pas de la littérature. De la confrontation avec les autres, nous ne faisons que de la rhétorique. Et ce n'est pas de l'art. De la confrontation avec les idées, nous ne faisons que de la polémique. Et ce n'est que de la merde.
De la confrontation avec nous-même, nous faisons de la Poésie.
Et c'est essentiel.
— Dans mes carnets, notes en vrac —
(Photographie © Alain Etchepare, 2018 / détail)

« Quand le troupeau devient trop con,
le chien de berger se transforme en loup. »
— Proverbe paysan —
(Photographie : anonyme, vers 1920)

Alors que le climat semblait être relativement apaisé sur les réseaux sociaux depuis trois jours, nous apprenons à l'instant que la présidente·e de l'association MVE21 (Mieux Vivre Ensemble au XXIe siècle), vient de soumettre un projet de proposition de loi visant à instaurer au moins une fois par semaine dans les cantines scolaires des menus LGBTQ+. « Ceci afin de garantir une parfaite harmonie dans ce carcan sociétal responsable de la construction mentale qui défini arbitrairement le genre masculin et féminin et qui stigmatise toutes les différences tout en cautionnant la discrimination dans une complicité silencieuse ! » (sic).
La présidente·e de MVE21 suggérerait donc au menu de nos chères petites têtes blondes une sélection de plats à base d'espèces animales et végétales hermaphrodites ou non genrées, éventuellement cuisinées aux hormones génétiquement modifiées, comme par exemple la fricassée de chapon & escargots de Gomorrhe, le risotto aux œufs de mérou non fécondés, ou la salade de maïs & tulipes de Lesbos...
Ce programme de « cantine inclusive » pourrait, par la suite, être prolongé dans tous les Ehpad du territoire afin d'impliquer, dans cette démarche progressiste, toutes les générations et en particulier « nos séniors qui portent encore en eux les préjugés réactionnaires d'un siècle archaïque. » (fin de citation)
Inutile de préciser que les commentaires sur la toile suite à cette annonce ont été, une fois de plus, très vifs et très nombreux... Au cœur de ce festin idéologique, les internaute·e·s n'avaient pas l'intention de se priver de dessert... « À quoi ça sert d'avoir la frite si t'as pas les moules ?! », aurait même twitté ce matin Jean-Marie (de la Sarthe), auquel aurait répondu, non sans une pointe d'humour, Jean-Claude (président du club de pétanque de Sainte-Barbe-sur-Yvette) : « Ça sert à quoi le cochonnet si t'as pas les boules ?! ». Tous deux, visiblement grands fans d'Alain Bashung...
— C'était un communiqué de Jusqu'ici-Tout-Va-Bien —
(Merci de nous avoir suivis)

— Dans mon atelier / acrylique sur tôle rouillée / Ø 57 cm /
Thierry Murat © 2019 —

« Dehors, je vois de la boue, un lac de boue qui submerge les prés, les routes et s'étale jusqu'au pied des collines. Le Montgirmont est une montagne de boue, aux pentes si molles qu'elles semblent s'affaisser, couler du haut en bas jusqu'à devoir s'engloutir dans la fange qui les assiège. Les hauts s'effacent, noyés dans l'épaisseur de la pluie. Seuls les sapins des Hures, serrés au faîte de la côte, barrent le ciel d'une ligne têtue et tiennent bon sous le déluge. »
— Maurice Genevoix, 1916 / Ceux de 14 (extrait) —
(Monotype sur papier / Edgar Degas / 1890)

Perdus quelque part entre la fin d'un siècle et le début d'un autre, nous cherchions dans le hurlement des guitares et dans le feedback des pédales delay overdrive une fuite sauvagement calculée. Quelques amplis achetés au rabais et une batterie nomade sédentarisée dans notre cave en coloc, histoire de se faire croire une énième fois à la légende éternelle du rock'n'roll band. On se la jouait même pas poètes, juste pseudo musicos dévastés. On n'avait rien à dire. Ni a perdre.
C'était 2001, l'odyssée de la post modernité technoïde déjà obsolète. Dans la file d'attente vers les toilettes du sous-sol de cet entre-deux-siècles, on pouvait encore toucher le cul des filles qui allaient se faire un rail d'héro, et nous frotter à leur poitrine moite et animale sans craindre de se faire hashtaguer comme des porcs. Au pire on se prenait une baffe ou un verre de tequila dans la gueule et puis on remontait sur scène pour y vomir du décibel.
Nous avions trente ans, certains vingt. Et nos rêves furieux de rockstar se sont arrêtés là, dans un ultime et pathétique cataclysme supersonique. Il reste cet enregistrement, exhumé de la mémoire vive d'un siècle mort-né.
— Dans mes carnets / Fragments retrouvés —
(Smöl / mai 2001, Bordeaux)

Il y a un an, jour pour jour, ANIMABILIS sortait en librairie au bout de presque deux ans de labeur exigeant et acharné, à essayer de faire fusionner la poésie du verbe avec les élipses de l'image, puis à travailler et retravailler encore la langue du XIXe siècle dans une mise en scène hors du temps, réglée au millimètre, comme une horloge...
Ce matin, en feuilletant les 160 pages déjà jaunies dans mon carton à dessin, le silence autour de ce récit dessiné reste toujours aussi assourdissant qu'un vol de corbeaux dans le ciel gris du marché éditorial français, saturé de vide en flux tendu. Alors... Quoi ? Gentil public au goût de chiotte...Tu as perdu ta langue ?
Et soudain, la voix spectrale du vieil Hemingway me sort de ma torpeur aigre-douce : « Tu dois être préparé à toujours travailler sans applaudissement. Quand on a du succès, c'est toujours pour les mauvaises raisons. Et quand on devient populaire, c'est toujours dû au pire aspect du travail effectué. »
Alors je souris en pensant au livre à venir... qui sera sûrement le dernier.
— A N I M A B I L I S / Thierry Murat © éditions Futuropolis /
En librairie depuis le 1er novembre 2018 —
(Dans mon Digital Revio / Photo d'atelier, table de travail, avril 2018)

« Si les religions ôtent sa vraie poésie à la lune, les sciences n’ont nul souci de la lui rendre ; la véritable science, par dédain de l’hypothèse, la fausse science, par recherche des panacées et des pierres philosophales. La lune, pour l’astrologue, c’est le signe sous lequel il y a dans le nouveau-né mâle trop de sang de femme, et dans le nouveau-né femelle trop de sang d’homme ; d’où l’hermaphrodite et l’androgyne et les faux sexes ; et la lune crée sur la terre Sodome. Pour l’alchimiste, c’est l’argent, luna, lumen minus, le soleil étant l’or. Pour les savants positifs et pratiques, c’est une force, faisant coïncider avec ses syzygies les hautes et basses marées ; Newton la calcule, la latitude de la lune est la mesure des angles des nœuds et ne passe jamais cinq degrés ; Robert Hook tâte sa chaleur, et lui trouve si peu de calorique et de clarté qu’il faudrait cent quatre mille trois cent soixante-huit pleines lunes pour équivaloir au soleil à midi. La lune n’a guère moins à se plaindre de l’astronome qui la fait chiffre que de l’astrologue qui la fait chimère. Ajoutez à cela la sœur d’Apollon, la chaste déesse, etc. Les poëtes ont créé une lune métaphorique et les savants une lune algébrique. La lune réelle est entre les deux. »
— Victor Hugo, 1864 / Le Promontoire du Songe (extrait) —
(Daguerréotype de Jonh W.Draper, 1840,
considéré comme la première photograhie de la lune)

Voici venir
du Nord
tous ces enfants
superbes
trottinant d'Est en Ouest
et vers le Sud
en croisade
millénaire
à travers les mondes
en ruine
suivant dociles
l'immense procession
et la flûte qui désenchante
sans fin
les rêves d'avenir
jusqu'au jugement
dernier
— Dans mes carnets / Écrire des fragments légendés —
(illustration : Le Joueur de flûte de Hamelin / Relevés de dessins
d'enfants, collectés par Miss Sara Cone Bryant vers 1900)

L’arcane du Fou est la XXIIe et dernière lame du tarot de Marseille. Mais puisqu'il est libre de se placer où il veut et quand il veut, au début ou à la fin du jeu, le Fou échappe ainsi à la numérotation. C'est l'arcane sans nombre. « Je ne suis pas un numéro ! », nous dit cette lame qui a donné naissance au Joker de nos jeux de cartes modernes, celui que l’on place de façon artificiellement providentielle lorsque la situation est difficile ou désespérée.
Depuis le XVe siècle, l'arcane majeur sans nombre est la figure du vagabond, du hors circuit, de celui qui gène, celui qui dérange... Et, en miroir, il est aussi le symbole des solutions socialisantes pour intégrer l'électron libre coûte que coûte et finalement le marginaliser ou l'exclure encore davantage, jusqu'à le détruire complètement, sous couvert de différentes idéologies sociétales ; religieuses, fascistes ou collectivistes (le couvent, le bagne, Auschwitz, le Goulag, etc.). L'état laïc et démocratique offre généreusement au fou l'alternative de l'hôpital psychiatrique. C'est plus propre. Plus clinique... Et puis c'est La Science, nom de Dieu !
Comme pourrait nous le faire croire le folklore clownesque autour de la figure contemporaine du Joker hollywoodien, l'arcane « XXII » n'est pas le symbole antisystème ou révolutionnaire de la destruction du carcan social. Il n'est pas l'icône du « Social Justice Warrior ». Il est tout simplement l'image de la fuite dont on ne cessera jamais, comme Henri Laborit, de faire l'éloge : « Se révolter, c'est courir à sa perte, car la révolte, si elle se réalise en groupe, retrouve aussitôt une échelle hiérarchique de soumission à l'intérieur du groupe, et la révolte, seule, aboutit rapidement à la soumission du révolté... Il ne reste plus que la fuite. »
L'arcane sans nombre nous dit humblement : « Je ne change pas le monde en semant le chaos et en criant mort aux riches. Ça ne sert à rien... Je change mon monde à moi, je fuis et je prends la route avec mon baluchon. »
— Dans mes carnets de route, notes en vrac —
(Gravure du XVIème siècle / anonyme)

— Dans mon atelier / Légèreté / acrylique blanche sur tôle rouillée /
20 x 17 cm / Thierry Murat © 2007 —