Le ciel d'avril prend enfin de la hauteur. C'est pas trop tôt, me dis-je. La plage déserte fredonne une chanson éthérée, en mode mineur oriental. Ça parle d'un type étrange qui aurait voyagé très loin, par-delà les terres et les mers...
Je lève les yeux et un songe devient nuage, évident comme un murmure et « easy to get » comme une légende américaine. Un projet tout neuf en tête allège mes pas sur le sable. La vie fait vraiment bien les choses, me dis-je à nouveau. Et le souffle de ce ciel de printemps me raccompagne doucement à ma table à dessin ; j'y écris mon prochain livre de bande dessinée à paraître fin 2027 – une éternité. Je te raconte le début ?
— Dans mes carnets, fragments de saison —
( Dans mon Kodak PixPro, homeLandes )
Dernières traces, derniers dessins pour la scène finale de mon prochain livre de bande dessinée « Le haut de la vague » à paraître début juin 2026 aux éditions Futuropolis. Au bout d'une année passée à cette table à dessin, en ces instants fragiles, je ne sais plus trop si je suis en train de partir vers le large à la dérive ou si je rentre au port. Ce doit être un mirage... ou une simple hallucination passagère. Quoi qu'il en soit, le livre sera bel et bien sur les tables des libraires juste avant l'été.
C’est en juillet 2024, en tombant par hasard sur la réédition d'un court texte intitulé « Les joies du surf », que je découvre que Jack London – l’homme du grand nord, du Klondike, des tempêtes de neige et des morsures du froid – a aussi écrit sur la figure primitive du surfeur, ce « dieu hawaïen » glissant sur la vague, en totale harmonie sous un soleil aveuglant.
La puissante intuition d’un livre de bande dessinée me pousse alors à en parler immédiatement à Christophe Dabitch, afin de trouver ensemble une ligne de fuite pour prendre le large, trouver la lumière du Pacifique, partager le temps heureux de Jack London et son épouse Charmian Kittredge, en cet été 1907. Il se dégage des écrits du couple London lors de cette escale hawaïenne, une joie sauvage, un plaisir des sens, un plaisir du corps, parfois à la limite de l’érotisme, aux antipodes de l’austérité puritaine de ce début de XXe siècle.
Alors Christophe Dabitch lit et relit tout London ; les récits des mers du sud mais aussi les histoires venues du froid, les romans, les nouvelles, les carnets, les écrits épistolaires... Enfin tout, quoi. Et il trouve un fil narratif qui embarque ; une sorte d’enquête littéraire… De mon côté, je cherche une esthétique de la lumière, le romantisme des éléments naturels déchainés et l’abandon face au sublime. Le secret du surf ne réside pas dans la force de domination de la vague, mais sur une absence de résistance ; l’abandon de la lutte, donc, mais aussi une forme de souplesse et d’humilité, y compris dans l’erreur et la maladresse. Le dessin est aussi parfois cela…
En février 2025, nous nous mettons au travail. Christophe écrit. Je dessine. Les enfants autochtones de la plage de Waikiki, en ce mois de juin 1907, jouent dans les vagues avec leurs planches de fortune jusqu’à la tombée du jour. Ils ouvrent le récit dans la scène d’intro... Alors tout au long de l'année 2025, nous nous sommes laissés porter par tout cela sur des semelles d’écume, jusqu’au rivage. Voilà. Le livre sort en juin 2026, aux éditions Futuropolis. L’été sera là pour fêter ça. On vous espère nombreux et bronzés pour cette lecture solaire et généreuse comme la vie peut parfois l’être.
Le ciel de janvier est bas. La forêt semble murmurer une sorte de requiem. Là-haut, les petits cris froids et secs d'un vol de grues cendrées aimantent mon regard. Mais je ne vois rien. L'air est gelé par la grisaille. Mes pieds sont des enclumes.
Il y a quelques millénaires, les indiens des Amériques donnèrent à ces oiseaux voyageurs au long cours le pouvoir symbolique de la bonne fortune, et parfois même celui de l'immortalité. Je lève à nouveau les yeux et je ne vois toujours rien dans cette immensité grise et glacée, transpercée par ces petits cris stridents.
La vie fait bien les choses ; j'amorce l'année de mes soixante ans par un puissant dialogue avec des invisibles en altitude, volant en formation à plusieurs centaines de pieds au-dessus du vide. Mon vertige, soudainement anesthésié par l'air froid et immobile, se métamorphose alors en berceuse chamanique.
— Dans mes carnets, écrire des fragments d'hiver —
( Dans mon Kodak PixPro, homeLandes )
L'autoportrait n'est-il qu'un simple exercice de style narcissique ? Ou bien une mise en abîme ?... Un miroir métaphysique ? Au XVe siècle, les artistes de la Renaissance se prêtant à ce jeu – ce « je » – voulaient renforcer la frontière encore floue entre l'art et l'artisanat, affirmant ainsi leur génie facétieux : « Qui suis-je ? Celui que tu vois, ou bien celui que je veux que tu vois ? Où suis-je ? Derrière le miroir représenté sur la toile, ou bien là, juste derrière toi ? ». Quoi qu'il en soit, la mise en scène de soi est devenu tellement vulgaire depuis l'avènement des réseaux sociaux, que le selfie – l'égoportrait, comme disent les québécois – est désormais aussi méprisable qu'un tweet sur X. La numérisation de nos existences privilégie la signification mais elle en efface le sens ; « I follow, therefore I am – Je suis, donc je suis ».
— Dans mes carnets dessinés, écrire des fragments de notes —
( Dessin : encre de chine, typex et trame mécanique )
À l'autre bout de l'océan, là-bas, les conquistadors du techno-business enfilaient des centaines de milliards de crypto-jetons dans l'entrecuisse de l'ogresse digitale. Ici, le social network tapinait même sur la plage, jusqu'aux abords cradingues des sous-niveaux de la zone de décharge cognitive. Mais entre chiens et louves, le endless summer animiste reprenait son souffle adolescent, l'espace d'un instant, avant de disparaître derrière l'horizon.
— Dans mes carnets, écrire des fragments of times —
( Photo : Dans mon Kodak PixPro / homeLandes )
Surf's Up, Mhmm, Mhmm, Mhmmm... Aboard a tidal wave. Come about hard and join
The young, and often spring you gave.
I heard the word – wonderful thing.
A children's song !
Ahhhhh, Ahhhh, Ahhh, Ahh... ( ad libitum )
— « Surf's Up » solo version by Brian Wilson ( piano - vocal ) / The Beach Boys, 1967 / From the album « The Smile Sessions » /
Music by Brian Wilson, lyrics by Van Dyke Parks —
( Drawing : in my summer sketchbooks, fragments / indian ink on paper )
Il y a des endroits comme ça, au creux de nulle part,
qui sont bien plus que de simples lieux. Ce sont des histoires...
Des légendes qui flottent dans le souffle chaud de l'Atlantique nord
et des chansons d'été.
— Dans mes carnets, écrire des fragments dessinés / encre de chine et café sur papier / homeLandes in the summertime —
Dans les dernières lueurs dorées d'un matin factice,
quelques vieux enfants androgynes – un QR code tatoué
sur le cœur – dansent encore autour des ruines neuromarketées
d'un rêve de silicium algorithmé.
Anyway...
The loading had begun.
— Dans mes carnets, écrire des fragments of times en réécoutant une chanson de 1970 du vieux Mister Young —
( Photo : Dans mon Kodak PixPro, au dessus du toit de mon atelier / homeLandes )
J'ai toujours aimé les machines à écrire. Dès que je peux en dessiner une au détour d'une page d'un livre en cours, je saisis machinalement le prétexte comme une apparition familière. Les dactylotypes du tout début 20ème ont ma préférence. Ça tombe bien, la plupart de mes histoires se situent souvent à cette époque où l'esthétique des objets était toujours d'une impeccable élégance. Et soudain, je me demande comment notre vilain petit siècle 21 ultraconnecté a-t-il pu sombrer dans une telle laideur visuelle et intellectuelle. Bref. Sur cette image, c'est une fille qui tape. Toute vêtue de dentelle et crinoline... Tac, tac, tac, dans la lingerie fine.
— Dans mes carnets, fragments de notes —
( Dessin : encre de Chine et typex sur papier Schoeller / 18,5 x 10 cm / Nouveau livre en cours / Extrait de la page 30 )
En dessinant au pinceau on apprend à réapprendre le monde. Les lignes fortes (yang) se changent en lignes faibles (yin) et les lignes faibles se changent également en lignes fortes au creux de cette boucle signifiante.
Le dessin devient alors écriture. Une écriture imaginaire qui permet d'écrire « neige » ou « sable » d'une seule trace. Une trace qui peut aussi se lire comme un haïku : « reflets sur l'océan Pacifique ».
Je m'installe enfin à ma table de travail pour démarrer un nouveau récit de cent-soixante pages à dessiner. Et soudain, c'est comme si j'étais assis au bord d'un fleuve... En aval, j'imagine assez aisément l'embouchure lointaine et l'océan à perte de vue – c'est une image mentale qui m'est familière. Mais en amont, la source m'est toujours plus difficile à visualiser car c'est une idée plus sourde et plus diffuse. Le temps long d'une année entière passée à cette table à dessin amènera inévitablement des réponses inattendues... Des réponses que l'immédiateté frénétique de notre postmodernité ultraconnectée est incapable d'envisager. Pour l'avoir vécue tant de fois, je sais que cette longue mise en retrait du monde – assis à cette table-fleuve – n'a rien d'une absence. C'est au contraire une présence totale et absolue.
Je me souviens d'avoir raconté dans des cases de graphic novels des rituels sacrés sur la piste rouge des grandes plaines du Dakota... où le temps n'existe pas. Je me souviens d'avoir dessiné en bichromie cet artiste vampire de cinq siècles d’existence, en train de peindre un Golem dans les lueurs de l'aube... à l'heure blanche et éphémère. Je me souviens de l'histoire de ce corbeau dans les neiges du Yorkshire, parlant à un poète français à moitié fantôme, à moitié mort... et infiniment vivant. Je me souviens des sunsets sur la mer Caraïbe. Je me souviens d'un grand poisson avec une épée d'argent, d'un vieil homme épuisé sur sa barque et d'une Volvo déglinguée en route pour l'Italie. Je me souviens d'un Nokia rose, d'une plage de Rimini en morte saison et aussi d'un gamin sous la pluie... et d'un assassin en cavale, les yeux planqués sous son chapeau. Je me souviens d'une cabane perdue au cœur de la Patagonie chilienne, battue par les vents mauvais. Je me souviens aussi d'avoir scruté notre époque embourbée dans la fange de ses algorithmes scatophages. Je me souviens d'avoir insulté la morale, l'éthique et la vanité de la race humaine... malade de sa posthumanité précoce. Je me souviens de tout, mais... tout ce que j'ai écrit s'est enfui. Et tout ce que j'ai dessiné s'est évaporé dans un désert de cendres. Aujourd'hui, la traversée de ce désert est enfin terminée. Ce matin, je reprends le chemin de ma table à dessin où mes pinceaux m'attendent dans l'encre desséchée par ces deux années de trop longue absence. Le désir du papier et du dessin me happe à nouveau pour un prochain récit au long cours. Un ouvrage accueilli dans le toujours très beau catalogue des prestigieuses éditions Futuropolis. Un livre de bande dessinée qui sera disponible au printemps de l'an de grâce 2026.
J'imagine alors que mes lecteurs de toujours seront encore là, au rendez-vous... pas trop usés par ces temps postmodernes qui essayent en vain de nous éloigner de l'essentiel.
— Sur mes étagères, fragments de bibliographie ( non exhaustive ) —
Ce que l'IA nous vole... ce n'est pas tant ce que nous avons déjà produit durant les siècles passés. Non. Ce qui nous est surtout confisqué, ici et maintenant, c'est tout ce que l'humanité ne produira jamais et qu'elle délègue, désormais massivement, aux machines absurdes en générant du contenu artificiel globalisé. D'ici peu, les humains ne seront même plus capables d'écrire un mot ou de tracer un trait, comme ils ne savent déjà plus – depuis longtemps déjà – calculer mentalement une racine carrée sans calculette, ou s'orienter dans les entrailles de la cité sans GPS. Dans une paresse intellectuelle, culturelle et créative exponentielle, l'humanité se contentera de recracher des données recyclées, resucées, déclinées à l'infini, et qui serviront de base d'apprentissage pour les nouvelles versions d'IA (dé)générative, ad nauseam. Nos histoires diaphanes se dissiperont alors dans la fumée factice de notre abrutissement physique et cérébral. Mais un jour... quelqu'un – ou quelque chose – assis sur une plage de silicium face à l'océan, ouvrira son carnet à la première page et tracera au pinceau une simple ligne. Pure et définitive. On appellera cette trace « l'horizon ». Et tout recommencera. Comme avant.
— Dans mes carnets brumeux, écrire des fragments of time —
( Dans mon atelier, acrylique blanche sur tôle rouillée / 45 x 37 cm )
Comme chacun sait, le chant des oiseaux est un langage. Un langage est, par définition, constitué de symboles sonores arbitraires et conventionnels. Et la création de ces symboles – comme tout type de matière symbolique – ne peut être que le fruit d'un cerveau complexe et évolué. Le son est à considérer ici comme l'abstraction signifiante d'une réalité utilitaire et essentielle au vivant : indiquer sa position dans l'espace, se protéger d'un danger ou des intempéries, se nourrir, se reproduire... Dans cette manière de « dire » urgemment le monde par une symbolique sonore efficace, il n'y a pas de place pour les questions facultatives liées au « monde des idées » ; les problématiques secondaires et subjectives des idées (ou des idéologies) sont totalement inutiles dans le monde réel de la nature. Les idées, les notions symboliques et toutes ces choses abstraites ne peuvent pas être fidèlement retranscrites par une codification elle-même abstraite et symbolique comme le langage. Le marteau ne peut pas se taper sur lui-même ; il ne peut pas être à la fois l’outil et le geste. Inévitablement, le langage trahit la pensée, nous dit Bergson. Les mots ne sont que des étiquettes qui trahissent les idées. Les oiseaux l’ont compris – instinctivement, sans doute – et ils ne s’encombrent pas, comme les humains, de cet écueil majeur du langage, à savoir : « dire des idées ». Ils se contentent donc de dire le réel. Contrairement aux humains, les oiseaux ne chantent pas pour exister, ils chantent parce qu’ils existent. À l'évidence, les oiseaux sont ainsi à l'abri de toutes formes de réalités alternatives, de contre-savoirs, de post-vérités ou de théories déconstructivistes à la con... Bref. Le chant des oiseaux, c'est la fonction primitive du langage, comme dirait encore Bergson. Avec le chant des oiseaux, c'est la singularité du vivant dans la plus puissante expression de son être-au-monde qui est à l'œuvre, ici et maintenant. Mais peut-être que tout est faux dans ce que je viens d'affirmer... L'écriture trahirait-elle, elle aussi, l'honnêteté de mon ressenti ? Chut... Tais-toi, et écoute.
— Dans mes carnets dessinés, écrire des fragments sauvages — ( Encre de Chine sur papier )
« En somme, on ne peut observer une vague sans tenir compte des aspects complexes qui concourent à la former et de ceux tout aussi complexes auxquels celle-ci donne lieu. Ces aspects varient continuellement, de sorte qu’une vague est toujours différente d’une autre vague ; mais il est vrai aussi que toute vague est pareille à une autre vague, même si ce n’est pas forcément celle qui la touche ou la suit immédiatement ; bref, il est des formes et des séquences qui se répètent, même si elles sont distribuées irrégulièrement dans l’espace et dans le temps. Comme ce que monsieur Palomar a l’intention de faire en ce moment c’est simplement de voir une vague, c’est-à-dire de saisir toutes ses composantes simultanées sans en négliger aucune, son regard s’attardera sur le mouvement de l’eau qui vient battre le rivage tant qu’il continuera d’enregistrer des aspects qu’il n’avait pas saisis jusque-là ; dès qu’il s’apercevra que les images se répètent, il saura qu’il a vu tout ce qu’il voulait voir et pourra arrêter. Homme nerveux vivant dans un monde frénétique et congestionné, monsieur Palomar tend à réduire ses relations avec le monde extérieur et pour se protéger de la neurasthénie générale cherche, autant qu’il le peut, à garder ses sensations sous contrôle. »
Désormais absent du réseau Linkedin
(depuis février 2025)
« Hors d'atteinte de la novlangue-de-bois
managériale et entrepreneuriale »
AVERTISSEMENT :
« Je veux bien être entièrement tenu pour responsable de ce que je publie ici, mais je ne peux en aucun cas être jugé coupable de n'avoir pas écrit, dessiné,
ou photographié ce que tu aurais voulu
voir ou entendre. »
Bien cordialement, – La Direction –
En ce moment sur ma table de nuit :
(En application cutanée, trois fois par jour. Protège l’individu des névroses collectives et sociétales. Puissant analeptique, riche en fer et en potassium.)